Ecrans, Films

Cinéma : Phoenix enflamme le début d’année

Le cinéma de Christian Petzold semble une histoire de spectres : le surnaturel dérangeant de Yella (2007), l’enfant disparu de Fantômes (2005), ou encore la passion troublante de Jerichow (2009). En 2012, il ne s’agit plus de spectres mais d’une paranoïa constante, paralysant les individus pour finalement les rapprocher, dans Barbara, Ours d’argent au Festival de Berlin. Sur fond de Guerre froide et de pays déchiré, Petzold nous embarquait dans les heures sombres de l’Allemagne des années 80’s. Aujourd’hui, le réalisateur nous revient avec Phoenix, l’histoire d’une rescapée d’Auschwitz décidée à retrouver son mari, un traître selon certains, dans le Berlin ruiné d’octobre 1945. Le film sonnerait presque comme un préquel à Barbara : une femme, une Allemagne désespérée, et une quête d’identité qui finalement, mènera le spectateur beaucoup plus loin.

Alors que l’année démarre et que les premiers films que l’on retiendra réellement se font rares, il y en a un dont il faut absolument parler, un qui brille et illumine ce que l’on peut voir de plus beau en cinéma européen contemporain, un qui, bien qu’inattendu, nous impressionnera encore longtemps : Phoenix.

Une voiture, un pont, des gardes, deux femmes, l’une d’entre elles est méconnaissable, enfouie dans une mer de bandages, ne laissant paraître que les timides formes d’une bouche, d’un nez, et d’un regard, terrifié, traumatisé. L’un des gardes lui demande d’enlever son bandage : un ordre, encore, et la douleur, déjà. « Elle revient des camps. » clame son accompagnatrice : on les laisse passer, comme porteurs d’un sujet que, seulement quelques mois après l’armistice, on chercherait frénétiquement à oublier. Cette scène d’ouverture impose le rythme du film, et par-dessus tout, sa grande pudeur : la découverte du bandage se fera hors-champ, tout comme les nombreuses suggestions du traumatisme des camps.

Le lointain chuintement d’un train, une chemise rayée, un tatouage à l’avant-bras que l’on refuse de dévoiler… là repose l’une des principales qualités de Phoenix : ne jamais montrer, mais toujours laisser imaginer. Cette pudeur ne fera que traduire la perte de repères des protagonistes : Nelly, ex-chanteuse, essayant tant et si bien de retrouver son ancien visage, Johnny, son mari, tantôt violent, tantôt vulnérable, ou encore Lene Winter, ange gardien de Nelly, persuadée du crime de son mari. Petzold nous présente des êtres en perdition, à la fois persuadés de leur innocence, et rongés par des troubles enfouis, sans doute pas si profondément qu’ils le pensaient.

             Au sein de ces conflits intérieurs, un dilemme : Johnny reconnait-il sa femme ou fait-il semblant de l’avoir oublié ? De par cette problématique, se crée le noeud dramatique : l’homme va demander à Nelly de « se faire passer » pour sa propre femme, soi-disant morte dans les camps, afin d’hériter de sa richesse. Aveuglée par l’amour ou par le désir de renaître, Nelly accepte et finit par devenir son propre double. Hommage aux hantises d’Hitchcock (Sueurs froides, Rebecca) ou encore métaphore d’une Allemagne rongée par la culpabilité, l’intrigue pousse le spectateur dans ses plus profonds retranchements et l’amène à se demander qui est vraiment le trompé, qui est réellement le traître. Le film se pare alors d’une poésie insoupçonnée, douloureuse et pure, celle de l’espoir, quelque part inaccessible.

Doté d’un scénario à la complexité folle, Phoenix est aussi lieu à de nombreux (très) grands moments de cinéma, imposant son réalisateur non pas seulement comme un interprète de l’âme, mais bien comme un plasticien, au sommet de son art : des rues ruinées de Berlin où l’on se risque à rencontrer son reflet dans un miroir cassé, aux quartiers des cabarets, illuminés d’un rouge surnaturel, en passant par un appartement solaire, de plus en plus oppressant…

             Tel un opéra, entrecoupé d’actes aux univers bien différents, Phoenix domine progressivement le spectateur, comme une toile d’araignée dans laquelle on se plairait à rester. Dans cette mise en scène déconcertante, deux acteurs brillent : Nina Hoss (magnifique) et Ronald Zehrfeld (impressionnant), précédemment opposés dans Barbara, ici tentant tant bien que mal de se comprendre, de s’apprivoiser, de se (re)découvrir. Bouleversants par leur vulnérabilité et leur gêne enfantine, les deux protagonistes touchent au coeur par ces gestes avortés, ces paroles refoulées, ces regards fugitifs, comme un couple cherchant à se reconnaître après un traumatisme ayant détruit toute confiance.

           Toujours intelligent et porteur de symboles, Phoenix et son titre font ainsi écho à une problématique sentimentale, identitaire : renaître des cendres ou réapprendre l’amour, en somme, la vie, par elles ? De manière magistrale et, comme seuls savent le faire les grands films, Petzold nous laissera le soin d’y répondre. Et, comme un dernier clin d’oeil à ce questionnement dont le spectateur est désormais acteur, viendra la scène finale, hantée de rancoeur et d’une repentance impossible, toujours lieu à de nombreux doubles sens, nous laissant finalement, comme ses personnages : sans voix. Un chef-d’oeuvre.

Phoenix de Christian Petzold
Sorti depuis le 28 janvier

Margot.

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