Ecrans, Séries

Séries TV : The Fall, bijou méconnu

                A l’heure où les classements de fin d’année envahissent les médias, j’ai décidé de vous parler plus en détails d’une série qui a su terminer mon année en beauté et qui, malgré toutes ses qualités, reste méconnue dans notre cher pays… trop méconnue. Cette série s’appelle The Fall et ne nous vient ni des Etats-Unis ni d’Angleterre, mais d’Irlande du Nord. Née d’une curieuse collaboration entre BBC Two et RTE One, chaîne généraliste irlandaise, qui n’avait plus produit depuis un bout de temps, la série voit le jour en 2012 lorsque le script original d’un certain Alan Cubitt est acheté par la grande chaîne anglaise. Pour ce scénariste plutôt oublié depuis ses adaptations de quelques aventures de Sherlock Holmes pour la BBC au début des années 2000, c’est le vrai rêve qui commence. Créateur, unique scénariste, et même réalisateur de sa deuxième saison : The Fall est son show. Il faut ainsi rappeler que l’écriture intégrale et la réalisation d’une série par une seule et même personne est plutôt rare. Ainsi, cette trajectoire soudaine rappelle évidemment celle d’un autre showrunner de talent, s’étant imposé en moins de dix épisodes : Nic Pizzolatto, créateur de True Detective, sans doute LA série que l’on retiendra cette année, et figurez-vous que si les deux séries sont différentes par bien des points, elles n’ont rien à s’envier.

          Diffusée pour la première fois au printemps 2013 en Grande-Bretagne, la série surprend et intrigue, alors que personne ne l’attendait vraiment, et ce, juste après la diffusion de l’anglaise Broadchurch (dont je vous parlais en début d’année), au carton retentissant. Le pitch ? La détective londonienne Stella Gibson est appelée en renfort sur une enquête que la police de Belfast a du mal à boucler : celle de plusieurs meurtres de jeunes femmes, que l’on sait, causés par un seul et même homme, Paul Spector, père de famille dévoué et conseiller familial en matière de deuil.

       Au premier abord : rien de bien nouveau. On s’attend à un bon polar télévisé, où le suspense est régulier et l’intrigue, limpide, mais rien de plus. Pourtant, on a tord car The Fall est plus qu’un thriller, c’est un récit profond, à la psychologie recherchée et qui impose des personnages complexes. Des personnages aux acteurs géniaux : d’un côté, Gillian Anderson, la Scully de X-files, que l’on voit ici renaître en tant que détective féministe, mature, impénétrable, mystérieuse et plus que tout, fascinante. De l’autre côté, le révélé Jamie Dornan, habitué aux seconds rôles (mais que l’on verra bientôt dans l’adaptation de Fifty Shades of Grey), ici magnétique en tueur aux multiples personnalités, à la fois calme et menaçant.

                 Avant le polar, The Fall est d’abord l’histoire d’une traque, longue, nerveuse, éprouvante des deux côtés que fait parfaitement ressentir le rythme particulier de l’intrigue. Car dès le pilote, le dispositif s’impose comme novateur : tout au long de ses épisodes, le show alterne entre deux narrations, celle du criminel, puis celle de l’enquêtrice. Plus habitué à la narration unique du point de vue de l’enquêteur, ou encore à la double focalisation des yeux de différents inspecteurs se retrouvant collègues (la référence est là encore, True Detective), ici, le spectateur est « contraint » de côtoyer autant le « Bien » que le « Mal », autant la lumière que l’ombre. L’audience ne peut qu’être surprise par la fluidité avec laquelle ses deux points de vue s’interchangent et s’entrechoquent, ce qui donne évidemment, une mise en scène habile et plus que tout, audacieuse, remettant en cause notre propre rôle de spectateur externe, avec nos propres opinions et jugements sur les différents personnages. Car dénuée de toute morale, The Fall ne laisse pourtant pas tranquille : comme toute production intelligente, elle questionne et interpelle celui qui la regarde. Autant dire que l’on n’avait pas vu ça depuis quelques romans cultes comme Le poète de Michael Connelly.

          Au milieu de cela : l’Irlande, ses paysages et son histoire douloureuse. Après la côte mystique entre Angleterre et Pays de Galle dans Broadchurch, la Nouvelle-Zélande dans Top of the Lake ou encore la Louisiane poisseuse de True Detective, The Fall est la preuve de plus qu’un bon polar est avant tout fait d’un lieu, précis et atmosphérique, qui évolue et joue avec les personnages. Lors de sa première saison, la série se parait d’une deuxième intrigue racontant un scandale au sein de la pègre de Belfast. Aussi, le personnage de plus en plus important de Katie Benedetto, jeune fille de seize ans obsédée par Spector, constatait d’une jeunesse perdue, voguant entre frisson du crime et avidité du mensonge de l’image médiatique. Dans ce sens, le show prenait une autre route, plus sociologique. Il est donc intéressant de constater que lors de la deuxième saison, l’intrigue autour de la pègre s’efface peu à peu pour laisser place à une enquête policière plus dense, beaucoup moins simple qu’elle n’y paraissait.

        En effet, là où la première saison posait les personnages, et laissait ses deux protagonistes à distance, avançant chacun de leur côté, la deuxième -qui se terminait il y a tout juste quelques jours- les oppose de plus en plus, et finalement, les rassemble peu à peu, et ce, dû à une étude plus profonde de la personnalité de chacun, tous sentant que la « chute » se rapproche (l’épisode 5 de la saison 2 s’appelant lui-même « The Fall », « la chute » en anglais). Ce chassé-croisé constant, ce jeu du chat et de la souris, changeant souvent le chasseur en chassé (et vice-versa), est en partie la raison d’une saison deux plus mature, plus profonde, plus marquante aussi, notamment dans ses trouvailles visuelles, et pour cause : après le départ du réalisateur Jakob Verbruggen, c’est Alan Cubitt lui-même qui se retrouve aux commandes de la réalisation. Ainsi, on observe une caméra se faisant plus intime, encore plus proche des troubles et des tourments des personnages qu’elle nous donne à étudier.

           S’enfonçant dans une noirceur toujours plus suggérée que montrée, The Fall atteint un sommet de tension dans les deux derniers épisodes de sa dernière saison qui en compte en tout six, ou comment se faire minimaliste pour mieux amener le spectateur vers une conclusion de taille. Son final qui mettra la nature de ses deux protagonistes en pleine lumière et qui balisera la voie pour une troisième saison encore incertaine, sera aussi et surtout l’occasion de l’une des plus belles scènes d’interrogatoires que l’on ait eu à voir cette année (et peut-être plus). Sachant toujours éviter les écueils des flashbacks et autres dispositifs cherchant à « justifier » tel ou tel acte de ses protagonistes, The Fall est plus qu’une très bonne série nous laissant dans l’incertitude, c’est un programme déconcertant, qui amène non pas à juger mais à remettre en question, les situations auxquelles on assiste autant que nos propres fondements. Et que ce soit sur notre télévision ou dans les pages d’un livre, on n’en demandait pas tant.

The Fall, série d’Alan Cubitt
DVD de la saison 1 chez Showshank Films
Saison 2 prochainement sur 13ème Rue

Margot.

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