Ecrans, Films

Le film d’Avril : Tom à la Ferme

Lorsque l’on parle du Québec en cinéma, il est presque impensable de ne pas mentionner Xavier Dolan. A 24 ans et en six ans de carrière, ce surdoué a déjà cinq long-métrages à son actif, et bien d’autres collaborations (comme l’année dernière le clip College Boy pour le groupe Indochine). Cinq films tous remarqués à leur manière.

En 2009, il est la sensation de la Quinzaine des Réalisateurs avec J’ai Tué Ma Mère où, dans un noir et blanc sublime, face-caméra, l’acteur dévoilera sa relation ambigüe avec la figure maternelle, mêlée d’amour et de haine. Réalisation « clipesque », aux ralentis incessants, à la musique faussement enjôlée, le place en étendard international du renouveau canadien. En 2010, il banalise le triangle amoureux pour mieux s’en amuser dans Les Amours imaginaires. Deux ans plus tard, c’est une fresque hors-norme sur la liberté que réalise Dolan, Laurence Anyways. Outre sa mise en scène, Dolan se démarque par sa manière à aborder des sujets graves (homosexualité, inceste…), tout en s’en affranchissant, ne prenant que très rarement position pour ses personnages. Bien que différents dans leur tonalité, ses trois premiers films pourraient être pris en tant que trilogie à part entière. Traitant tous des corps, de leurs attirances et de leur singularité, Dolan a vite fait d’en lasser certains. Lui-même le dira : « J’ai senti qu’il fallait changer de direction. ». Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a eu du changement dans la palette de Dolan. Son quatrième film est tout sauf ce à quoi on s’attendait : il est bien plus que cela.

         Une main tremblante, une voix rouée, des notes désespérées sur un mouchoir : c’est comme ça que commence l’OVNI Tom à la Ferme. C’est une nouvelle fois Dolan lui-même qui endosse le rôle principal : Tom, blondinet à l’accent Montréalais, se rend à la campagne pour assister aux funérailles de son compagnon, mort dans un accident de voiture. Mais lorsqu’il arrive, il se rend compte que personne ne connait la vraie nature de sa relation avec le défunt, excepté Francis, l’aîné, décidé à ne rien dire à sa mère. Au milieu de ce non-dit va se créer une relation ambigüe, aux limites du sado-masochisme, entre les deux hommes.
« Ahh encore une histoire de gays refoulés ! », et bien non, c’est loin d’être le cas. Oui, c’est bien cette relation mystique qui intéresse Dolan, mais avant de s’y attarder, il est fascinant de remarquer le changement d’ambiance que marque ce film dans l’oeuvre du réalisateur. Ici, ce n’est plus Montréal, mais une campagne perdue, effrayante, entre brume et soleil glacial. Ici, il n’est plus question de pastel ni de couleurs rose-bonbons, mais bien de boue et de sang. Et enfin, ce ne sont plus les compositions de groupes pop comme Moderat ou The Knife qui parcourent le film, mais la B.O de Gabriel Yared, sous l’influence de Bernard Herrmann, menant chaque scène à l’apogée d’un sentiment singulier, recherché. Cette musique, semblant transpercer les personnages de part en part, est le premier lien du film avec l’oeuvre d’Hitchcock, réel maître à penser de Tom à la Ferme, comme une réponse aux autres films de Dolan, où l’imagerie d’Almodovar menait la danse.

           Ce qui touche le plus dans ce quatrième film, ce n’est non pas l’histoire, mais bien la manière dont Dolan inculque de la violence à son cinéma, comme un désir immédiat de grandir, de délaisser les problèmes des « pseudo-bobos » pour aller se plonger dans la noirceur la plus totale, celle qui fait souffrir loin de faire avancer. Au sein de cette ambiance, une multitude de petits détails, d’éléments subtils, de mouvements que Dolan n’avait jamais osé, à l’image de ce format d’écran, s’agrandissant et se rapetissant aux rythmes des violons lancinants et des coups de poings d’un ravisseur que l’on nie aimer. Ce ravisseur, se trouvera d’ailleurs être le personnage le plus fascinant du film. Francis, caricature du redneck américain, aux fissures bien présentes, incarné par l’une des révélations de l’année : l’acteur Pierre-Yves Cardinal. Débardeur blanc, barbe bien coupée, yeux vairons perçants : le syndrome de Stockholm ne fait pas qu’effet sur Tom mais bien aussi sur le spectateur, rappelant un certain Anthony Perkins dans Psychose.

          Au fur et à mesure que la tension monte et que les non-dits deviennent de plus ne plus lourds à porter, se dessinera une conclusion passionnante, dotée d’une tristesse insoupçonnée, et, comme si le film ne s’arrêterait jamais, ce générique de fin dévoilant une ville retrouvée, presque méconnaissable après avoir vécu près des champs, près du Mal mais aussi près d’un amour incompréhensible, auquel il n’y aura aucune explication plausible.
Finalement, l’une des nombreuses intelligences de Tom à la Ferme, aura été de ne pas faire de l’homophobie un sujet, mais plutôt un contexte, pour mieux traiter des travers du coeur, amenant à l’une des plus grandes hantises du thriller au cinéma : la peur du double.

       A l’heure où son cinquième long-métrage, évidemment nommé Mommy (« Maman ») est déjà prêt et sélectionné pour la première fois en Compétition officielle au prochain Festival de Cannes, les spectateurs découvrent encore Tom à la Ferme en salles, la véritable perle de la filmographie de Dolan, ce boulimique de cinéma, de plus en plus surprenant, et qui, à l’heure d’aujourd’hui, a probablement déjà réalisé son plus grand film.

Tom à la Ferme de et avec Xavier Dolan
Sorti depuis le 16 avril

Margot.

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