Littérature

« Seul le silence » – R.J Ellory : abîme infini

A force de parler de polar au cinéma, j’en avais presque oublié les racines de ce genre fascinant : la littérature. Car oui, de nos jours, lorsque l’on demande un roman policier, il y a énormément de choix. En passant du petit roman de gare au classique inévitable, parfois décrié ou même méprisé, le policier reste un genre infiniment complexe, tant il s’est amusé au fil des années à se balader de ton en ton. Car que ce soit pour décrire un système chavirant, la psychose d’un seul homme ou encore tout simplement, pour amener le lecteur vers un pur divertissement, le polar est omniprésent dans la culture populaire. Mais il y a aussi, et heureusement, des romans policiers restant inclassables, faisant date dans l’histoire du genre. Parmi ceux-là, il est selon moi désormais impossible de ne pas parler de Seul le silence, cinquième oeuvre du romancier britannique R.J Ellory, publié originalement en 2007. Premier roman de l’auteur à être traduit en français, Seul le silence avait conduit les critiques à affirmer unanimement qu’un nouveau maître avait émergé. Il se trouve que la quatrième de couverture ne laisse que peu déceler l’ampleur de cette véritable pièce d’art.

Joseph Vaughan a douze ans lorsqu’il découvre l’une des nombreuses victimes d’un serial killer sévissant depuis déjà quelques temps dans sa petite ville de Géorgie. Nous sommes dans les années 40’s. La guerre en Europe n’est qu’une pâle rumeur pour l’Amérique de Roosevelt, à l’heure où la petite communauté d’Augusta Falls se déchire, lentement, sagement, bouleversé par l’arrivée du Mal dans cette vie bien rangée. Joseph Vaughan, lui, grandit devant nos yeux : il y a les histoires de sa mère et du père qu’il n’a jamais connu, il y a son institutrice qu’il admire,  sa passion pour l’écriture, mais il y a surtout ces meurtres et ce tueur intime qui va peu à peu commencer à le hanter jusqu’à le ronger intérieurement, et ce tout au long de sa vie. Croyant s’être débarrassé de ses fantômes, désormais écrivain à succès dans la folie des néons du New York des 70’s, la tempête revient : les meurtres continuent. Joseph en est certain, c’est lui qui devra mettre fin à tout ça, peu importe le prix.

De cette intrigue au premier abord epurée, R.J Ellory tirera bien plus qu’un simple thriller efficace, mais bien une histoire hantée, à la psychologie fine et à la pudeur bouleversante. Titré A Quiet Belief in Angels en VO (« Une petite croyance en les anges« ), Seul le silence trouvera en plus une résonance mystique, presque divine, dans cette foi discrète pour une protection éternelle, aux défaillances impardonnables. C’est tout ce mélange qui donne d’abord son intensité à l’oeuvre, où les 300 premières pages marquent par cette lenteur, cette précision à décrire l’atmosphère lourde, de plus en plus oppressante qui règne dans cette ville de Géorgie. Par le biais des meurtres, R.J Ellory s’interroge aussi sur les dérapages de l’Etre humain, et, à travers l’impuissance mystérieuse des forces de l’ordre à mettre la main sur un coupable, la question du Mal et ses racines, amenant rapidement à la fascination morbide pour l’inconnu et l’incompréhensible. Cet engrenage incisif et abyssal creusé par l’auteur fera aussitôt surgir le trouble et le sentiment prédominant, qui guidera tout le livre : la mélancolie. De la poussière voletante, passant dans le halo d’une fenêtre ouverte sur les paysages de Géorgie, aux lampadaires perçants, intrus dans une chambre d’hôtel de New York, sous une lueur tamisée, où tout se terminera, R.J Ellory dévoile tout son talent d’auteur, captant les petits détails qui forment l’instant, indicibles et pourtant, estampés au plus profond.

R.J Ellory

       Tout au long d’une enquête fantomatique, jamais vraiment au premier plan, le fossé entre justice et quête personnelle se fera de plus en plus profond, comme un abîme immense où le doute et l’incompréhension d’un seul homme resteront plus forts que tout, tel un brasier qui n’a jamais pu totalement s’éteindre. A l’image de cette vie ressassée en détail durant 600 pages, inexplicablement liée à l’insoutenable, le prologue, lui, est d’ores et déjà un coup de massue, le tout premier, comme l’aube qui se lève sur ce récit paradoxalement crépusculaire, à la noirceur dont il est difficile de se défaire. Et comme la cerise sur le gâteau, Seul le silence est, en plus d’être un des plus beaux romans jamais écrits sur l’enfance, un témoignage touchant sur la puissance de la fiction et la beauté du métier d’écrivain. En cela, R.J Ellory donne une nouvelle ampleur à son livre : autobiographique celle-ci. Un père inconnu, une mère morte trop tôt : le tout y est, et dans cette manière de mêler réalité et fiction, Ellory reflète Joseph Vaughan en chacun de nous, pion impuissant au milieu d’un échiquier corrompu, taillé d’embûches et de trous noirs, où le désespoir est le gagnant.

       Seul le silence est un polar qui prend son temps, un poème rare à la mélancolie folle et à la grâce jamais bien loin. Un roman qui privilégie le déroulement à la conclusion, la noirceur à la lumière, la beauté triste à la démonstration. Dans ce gouffre infini de trouille et de nostalgie, R.J Ellory fait date dans l’histoire du thriller et ainsi, donne naissance à un livre que l’on dévore et qui nous ronge réciproquement, progressivement, petit à petit, jusqu’à arriver à la conclusion d’être face à un chef-d’oeuvre. Et moi-même, à l’heure où j’écris ces lignes, pense pouvoir l’affirmer : jamais un livre ne m’avait autant bouleversée.

Margot.

« Seul le silence » de R.J Ellory

2007 – Le livre de Poche

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