Ecrans, Films

Le film de Janvier : 12 Years A Slave

                   Comment commencer cette chronique après tant de temps d’absence sur le blog ? En effet, je crois que mon dernier article du « film du mois » remonte à septembre 2013. De ce fait, de plates excuses sont de mise, seulement depuis la rentrée dernière, mon temps passé au cinéma se fait de plus en plus restreint, ce en plus du fait que je ne trouve plus le temps ni de bons sujets pour rédiger mes critiques. Cependant, j’ai décidé de commencer cette année du bon pied en vous délivrant, au moins mon article du film du mois, de manière régulière, en vue des possibilités. Mes reviews mensuelles restent ainsi entre parenthèses, n’ayant souvent pas assez de matières à temps pour celles-ci. En tout cas, le moins que l’on puisse, c’est que 2014 a commencé sur les chapeaux de roues et, à l’aube du mois de février, les trois films de janvier que l’on retiendra sont Philomena de Stephen Frears, Le Vent se lève d’Hayao Miyazaki et le dernier, étant notre film du mois et donc le sujet de cet article : 12 Years A Slave de Steve McQueen.

 

De nos jours, il est difficile de déceler chez les britanniques, un cinéma autre que social (Ken Loach etc.). Seulement voilà : en mai 2008, un londonien jusqu’alors inconnu du cinéma nommé Steve McQueen (personnage ironiquement à l’opposé de l’acteur mythique américain), débarque dans la catégorie Un Certain Regard avec un film ultra-indépendant et qui fera grand bruit : Hunger. Le long-métrage est un choc pour toute la famille cinéma et sera vite qualifié de véritable « oeuvre-d’art », le prix de la Caméra d’Or du premier film n’arrangeant rien. Plus tard, lors de la sortie en salles de Hunger, c’est le public qui comprend à qui il a à faire désormais : scènes atmosphériques, mélancolie rongeante, piano déchirant en plus d’un plan-séquence de vingt minutes placé en milieu de film. Oui, Hunger est la première pièce d’un puzzle orchestré par un véritable artiste contemporain, plasticien obsédé par la chair et la peau. Physique et dur, Hunger raconte la grève de la faim menée par Bobby Sands, leader de l’IRA, en 1981, dans une prison d’Irlande, rendue spectrale et hantée devant la caméra du « débutant ». En révélant au grand public Michael Fassbender (qui restera son acteur fétiche), Steve McQueen s’impose comme la tête de fil d’un cinéma indépendant britannique, ultra soigné et engagé.

De gauche à droite : Michael Fassbender et Steve McQueen

En 2011, l’homme continue de s’imposer avec Shame, encore controversé, contant cette fois la psychose d’un accro au sexe (joué par Fassbender). Cette fois, l’Irlande s’éloigne pour laisser place à un New York fantomatique, où conflits fraternels et intérieurs se mêlent à la tragédie d’un corps vidé de toute identité. Comme en voulant clore une trilogie, Steve McQueen trouvera dans le récit autobiographique de Solomon Northup, Esclave pendant 12 ans, son « propre Journal d’Anne Frank« , sans doute le livre le plus proche et le plus percutant jamais écrit sur l’esclavagisme américain en 1840. C’est décidé, ce sera l’histoire de son troisième film. Mais désormais secondé par de grands studios, le réalisateur risque à perdre sa patte indépendante. Succès critique et public au dernier festival de Toronto, le doute commence à se dissiper, jusqu’au 22 janvier dernier, jour de sa sortie en France, où l’on peut être désormais sûrs d’une chose : nous assistons là à un chef-d’oeuvre.

Ca commence par un plan : une bande d’esclaves noirs, vêtus de blanc, tel des anges déchus, regardent, livides, un homme leur expliquer comment découper à la machette des plantes quelconques d’une plantation. Cet homme, c’est un esclavagiste comme un autre, cherchera déjà à nous montrer Steve McQueen. Coupé. La scène suivante montre les esclaves au travail, scrutés par une caméra en travelling parmi la plantation. C’est ici que nous nous poserons, nous, spectateurs impuissants face à une Histoire implacable. Parmi ses esclaves, un homme se distingue : Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor, révélation), avant musicien riche et « négro libre » de New York, père de famille comblé, désormais visage abattu, ravagé par la fatigue, rongé par la chaleur de la Louisiane esclavagiste, négro parmi tant d’autres.

Une question se pose déjà : que cherche McQueen à dire de plus sur le sujet de l’esclavage, après tant de films déjà consacrés à ce sujet ? Et c’est bien en cela que le réalisateur est malin. Loin de ne livrer qu’un film historique grandiose, McQueen y instigue deux de ses sujets de prédilection : la folie et l’instinct de survie, et ainsi, transforme un récit insoutenable en pure tragédie, magnifique malgré elle. D’abord vendu à un maître bon chrétien et protecteur (Benedict Cumberbatch) mais secondé par son incontrôlable conseiller (Paul Dano), Solomon se verra entrer dans les terres du Diable incarné en la personne de Mr. Epps (Michael Fassbender dans l’un de ses meilleurs rôles), illuminé, sadique et lunatique, entretenant une relation psychotique avec son esclave « favorite ». Par cet homme, Steve McQueen donne sans doute vie à l’un de ses personnages les plus marquants, critique d’une Amérique aveuglée par le pouvoir et la religion, flagellant ce qui est de sa « propriété », amenant à une déshumanisation totale, bien avant les drames mondiaux du XXème siècle.

C’est par ce chemin de croix impressionnant, que McQueen finira par réaliser quelques unes des plus belles scènes de l’année (on retiendra notamment la scène du premier « enchaînement », tableau en noir et blanc, prélude à douze ans de martyre, suivie par un déferlement de violence incroyablement fort). Sous ses airs de blockbusters à violons et de machine à Oscars, 12 Years A Slave se révèle rester un pur film d’auteur, où lenteur et lyrisme pudique se mêlent pour amener à un climax émotionnel fulgurant, accompagné d’un des castings les plus beaux jamais réunis.

De gauche à droite : Chiwetel Ejiofor, Benedict Cumberbatch et Paul Dano

Après avoir déjà remporté le Golden Globe du Meilleur film dramatique, on ne peut souhaiter que du bien pour le futur de 12 Years A Slave, s’inscrivant désormais dans la lignée des grands films historiques universels (La liste de Schindler, Indochine). Mais bien plus qu’une fresque engagée, 12 Years A Slave restera aussi un grand film intime, où les hantises de la chair surplombent chaque plan : des marques de fouets sur le dos de Chiwetel Ejiofor aux escarres sur le corps amaigri de Michael Fassbender dans Hunger, Steve McQueen filme les corps, la sueur, les os, la peau et les tissus comme personne, devenant un cinéaste de l’endurance et du Temps, dieu injuste, rouillant les hommes comme les barreaux d’une prison ou les boulets d’une chaîne. Par cette réflexion physique et métaphorique permanente dans son oeuvre, sur la place des individus face au monde, Steve McQueen nous offre avec 12 Years A Slave, une des choses les plus belles et rares à attendre au cinéma : la grâce absolue.

Margot.

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